Décès du Père Jean-Yves Hameline (1931-2013)

Le Père Hameline. Une personnalité du monde de la musique religieuse. Il oeuvra considérablement dans la recherche pour améliorer la musique liturgique durant la difficile période de l’après-concile Vatican II. “Nous chanterons pour Toi, Seigneur”, ce cantique inusable, c’est lui. Avec sagesse, il avait compris quel potentiel énorme pouvait représenter le Choral pour les assemblées de fidèles…. On lui doit également un certain nombre d’études sur des sujets historiques : Ars nova, Chant grégorien etc. Egalement à signaler, un remarquable ouvrage d’anthropologie des rites : “Une poétique du rituel”.

 

Jean-Yves Hameline (1931-2013), le rayonnement d’un serviteur

Prêtre du diocèse de Nantes, professeur honoraire de l’Institut catholique de Paris et ancien collaborateur du Centre national de pastorale liturgique (CNPL, devenu SNPLS), le P. Jean-Yves Hameline est décédé le 27 juillet dernier, à l’âge de 81 ans, et il a été inhumé au Pouliguen, dans sa terre natale.

Il avait enseigné à l’Institut catholique d’Angers avant de poursuivre à Paris, à partir de 1967, une carrière féconde d’enseignant, de chercheur mais aussi d’expert pour les recherches pastorales de l’Eglise de France.

À la fois musicologue, théologien et liturgiste, il était aussi historien et anthropologue des rites. Le 26 mars 1992, il avait reçu les insignes de l’ordre national du Mérite en présence de M. Camille Roy, inspecteur général de l’enseignement musical au ministère de la culture.

L’homme était attachant et conjuguait de multiples qualités : une immense érudition alliée à une puissante réflexion mais en même temps, une grande modestie et une attention vraie aux personnes. Ses anciens étudiants ou collègues, mais aussi ses collaborateurs au CNPL, ont tous fait l’expérience de son ” génie” : il avait un don extraordinaire pour déplacer les questions, en les regardant avec plus de profondeur grâce à des détours parfois étonnants et souvent lumineux, et surtout un refus des simplifications qui font le lit des postures idéologiques. Inclassable, il échappe donc aux étiquettes préfabriquées, celles qui permettent de cataloguer commodément sans chercher à comprendre.

Cet être d’une grande richesse a produit une œuvre complexe qui mériterait d’être mieux connue et reconnue. On peut évoquer en premier lieu sa recherche concernant la musique dans le culte chrétien. Le rayonnement de ses travaux en ce domaine l’a conduit à collaborer comme membre du conseil scientifique de l’Atelier d’étude du Centre de musique baroque de Versailles (CMBV), à participer aux travaux de la Fondation Royaumont ou ceux de l’Academie baroque d’Ambronay.

Il a également été conseiller du programme “Muséfrem” soutenu  par l’Agence nationale de la recherche en vue d’une meilleure connaissance de la musique d’Eglise des 17e & 18e siècles. Sur France-Musique, il intervenait dans des émissions sur la musique religieuse, ou lors de la retransmission de concerts à l’occasion de Noël ou de la Semaine sainte. La musicologie (mais aussi la pratique de la musique) fut son lieu premier, et pour une part, constitue le point d’appui de tout son engagement.

Du côté de la recherche en liturgie, il laisse une œuvre magistrale touchant à l’anthropologie des rites, à l’histoire de la liturgie, à la relation entre les arts et la liturgie, ainsi qu’à la théologie des sacrements et des actes liturgiques. Outre l’enseignement et l’accompagnement des étudiants, sa participation aux conseils de rédaction de revue comme La Maison-Dieu ou Chroniques d’Art sacré ou encore l’animation de nombreuses sessions de pastorale liturgique constituent les aspects les plus visibles d’un service qui s’exprimait avant tout dans la capacité d’entrer en relation et de stimuler la réflexion.

la lecture de ses écrits demande, certes, un véritable effort de patience : l’appel à de multiples dossiers érudits, un cheminement de la pensée quelque peu crypté, un registre verbal toujours en effervescence, et surtout une recherche permanente d’équilibre et de rigueur, rendent complexe l’accès à cette pensée. Mais à travers cette forme toujours exigeante se manifeste une sorte de sagesse spirituelle que désigne une formule de François de Sales qu’il aimait répéter :“Le plus haut point de la vertu, c’est de corriger l’immodération, modérément. “

Au terme du dernier article qu’il a livré à La Maison-Dieu, il écrivit des mots qui résonnent aujourd’hui comme une sorte de testament, mais aussi de programme pour ceux qui veulent travailler à son école : “J’ajouterai, il le faut bien, une petite rhapsodie personnelle, sur un immodeste clavier : aujourd’hui, la question de la survie des communautés chrétiennes et de leurs formes cultuelles, compte non tenu des perspectives encore indécises d’une nouvelle cyber-confessionalité, me semble passer par 1/ l’intégration difficultueuse du courant charismatique-évangélique et ses synaxes* revivalistes** et ferventes, phénomène mondial et de moyenne durée, depuis Wesley et le revivalisme américain, 2/la prise en compte de la crispation identitaire traditionaliste “talibane” ou fondamentaliste, phénomène également mondial, qui n’épargne pas les Églises, et 3/pour en rester à Michel de Certeau, la mystique apophatique***. L‘instauratio liturgica consécutive à Vatican II (comme exercice ordinaire du culte divin (…) erre entre ces pôles distendus.”

Ce fin connaisseur de la tradition spirituelle de l’Ecole française (Bérulle, François de Sales ou Bossuet) nous laisse donc un héritage particulièrement riche pour penser la redoutable question du sacré. Comme anthropologue des rites, Jean-Yves Hameline, qui cultivait un humble respect pour la piété populaire, mesurait la complexité des relations fluctuantes et souvent indécises de l’homme avec le Mystère. Il se refusait par conséquent à mépriser quoi que ce soit de ce qui permet à l’homme d’accéder à ce qu’on désigne par le
Terme “sacré”. Mais le théologien savait que l’ambiance de notre temps tend à donner à ce mot une puissance rhétorique qui cache fréquemment de lourdes ambiguïtés. Préférant l’adjectif au substantif, il cherchait à rendre attentif, plutôt à ce qui se révèle dans le caché qu’à ce qui s’affirme de manière trop démonstrative. Là encore se joue une recherche de sagesse pour notre temps.

F. Patrick Prétot
in La Croix du mardi 17 septembre

NOTES :
* “synaxe” : assemblée de fidèles réunis pour la prière
** “revivalisme” : renouveau spirituel qui caractérise les communautés évangéliste (en d’autres temps, on disait “piétisme“…. qui posa quelques problèmes à J-S Bach…, on vous racontera un jour…)
*** “apophatique” : approche philosophique fondée sur la négation. En dérive, “théologie négative” : insister sur ce que Dieu n’est pas, plus que sur ce que Dieu est.